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La réunion

Hier j’ai eu une réunion. Le genre de réunion qui ne sert à rien, où seules deux ou trois personnes s’écoutent parler et où toutes les autres se font chier. Je fais bien sûr partie de cette seconde catégorie, et hier, je n’en avais pas beaucoup dans mon camp.

 

Pourtant pleine d’entrain en arrivant la première, j’ai d’abord poireauté 15 bonnes minutes que tout ce petit monde soit là… Ensuite, j’ai dû filer des feuilles de mon bloc-notes à la moitié des invités, parce qu’en plus d’être en retard, ces braves gens étaient venus les mains vides. Enfin, la réunion a pu démarrer, sous la coupe de Monsieur Duchemol en personne.

 

Pendant une grosse demi-heure j’ai réussi à donner le change et à montrer que j’étais trop contente d’être là, en opinant du chef dès que quelqu’un disait un truc et en griffonnant quelques notes. Mais au bout d’un moment, je dois l’avouer, j’ai commencé à vraiment m’emmerder… Et moi quand je m’ennuie, j’observe les gens. Ici, autour de moi, une évidence : que des hommes, et pas des plus jeunes.

A ma droite, un grand bonhomme tout sec et tout vieux note ce qui se dit sur un minuscule calepin datant de l’après-guerre et règle sans arrêt son sonotone qui fait des interférences avec les téléphones portables des autres.  En face, une belle brochette de vieux beaux déguisés en cadres sup (tablette, costard cintré, chaussures de cardinal bien cirées, sans oublier la mallette de rigueur en cuir et toute légère, ce qui est logique puisqu’ils n’avaient même pas une feuille ni un fichu stylo dedans). A ma gauche, un petit bonhomme rougeot engoncé dans son costard rayé fayote mielleusement après chaque tirade du charismatique Monsieur Duchemol qui lui, trône en bout de table comme un roi.

 

Monsieur Duchemol ou pas, la réunion n’en reste pas moins soporifique. Je décide donc d’aller me servir un petit café. A peine debout et la cafetière en main (la même cafetière qui trône au milieu de la table depuis 1 heure à la vue et à la portée de tous), je me retrouve encerclée de tasses tremblantes et de bras tendus, et donc polie que je suis, contrainte de servir ces messieurs. Servir simplement quelques tasses aurait été acceptable, mais non !!! Je dois ressembler à une serveuse de chez Starbucks parce qu’il semblerait que je sois en mesure de prendre les commandes et d’adapter mon service aux goûts des uns et des autres : il y en a un qui veut son sucre, l’autre qui me demande du lait, et un autre lourdingue qui préfère du thé… Mais moi, je voulais juste boire un café.

 

Une fois le service fait (je ne pensais pas que mon expérience étudiante à Buffalo Grill me serait utile ici), je me rassoie et tente à nouveau de faire semblant de m’intéresser au sujet et d’être ici pour autre chose que ma dextérité. C’est alors que j’ai un éclair de génie, le sentiment d’avoir trouvé LA solution au problème sur lequel ils radotent depuis des plombes… Comment ne pas y avoir pensé plus tôt?! Mais ma michelinesque réalité reprend vite le dessus. C’est louche cet élan d’intelligence Micheline. Il y a 2 options, soit je suis incroyablement brillante et supérieure à tous ces gens, soit je n’ai absolument rien compris à l’enjeu de cette réunion. Je vote option 2. Malgré tout, je sens que je tiens un truc, un truc pertinent qu’il faut de toute évidence partager. Ho et puis non. C’est complètement stupide. Et ils y auraient forcement pensé si c’était une si bonne idée mon affaire. Ou si ça se trouve, ils en ont déjà parlé pendant que je cherchais le thé vert de Monsieur Duchemol.  Et puis zut. Girl Power !!!! Je commence à lever la main pour montrer que je souhaite prendre la parole et à toussoter discrètement, le cœur battant…

Sauf que ces costards cravates embraient sur un autre sujet.  Non les gars !! Merde! Mon truc brillant tombe complètement à plat maintenant et mon lointain espoir de coup d’éclat est brisé! Déçue, mais fataliste, je commence à me faire une raison tout en gribouillant une sorte de tatouage tribal sur mon bloc-notes quand finalement Monsieur Duchemol se décide à me donner la parole. Re merde. Ca sonnait vachement mieux dans ma tête que là maintenant quand je m’entends parler…Dieu que c’est con ce que je dis… Comment ai-je pu penser un instant que c’était une bonne idée ? Je le vois bien, ils n’adhèrent pas. Ils écoutent poliment voilà tout. Fébrile et transpirante, j’attends maintenant une réaction. Je cherche désespérément dans leurs yeux une étincelle d’approbation, d’admiration?! Mais non. Après un très bref silence, Monsieur Duchemol reprend sans transition aucune ce qu’il disait avant que je n’intervienne, ou devrais-je dire avant que je ne l’interrompe. Comme si de rien n’était donc. Et comme il est à l’opposé de là où je me trouve, tout le monde me tourne la tête dans un humiliant mouvement synchronisé. Je tente de garder la mienne haute suite à cette belle prestation et me lève pour aller aux toilettes. C’est là que Monsieur Duchemol m’interpelle : « Puisque vous êtes debout Suzy, vous pouvez me ramener un jus d’orange s’il vous plait? ». Micheline, moi c’est Micheline.

 

Un pipi et un jus de fruit plus tard, j’ai donc définitivement abandonné l’idée de contribuer en quelque chose d’autre qu’en boissons à cette réunion. Pour me défouler, je commence à écrire le mot merde dans toutes les langues que je connais.  Ma quinzaine de merdes polyglottes me ferait presque oublier mon échec cuisant de tout à l’heure, quand je les entends de loin s’agiter. Ca parle fort. Que se passe-t-il ?!  Ils veulent des photocopies d’un dossier. Ha bon. Et je me replonge dans mes Merdes. Pourquoi alors tout le monde me regarde ? Serais-je la préposée à la photocopie ? Je résiste à ce concentré de machisme, me refusant à me lever quitte à faire semblant d’écrire un truc super important sur mon bloc-note l’air détachée. Mais je sens leurs regards de plus en plus insistants sur moi et je ne sais plus trop comment m’en dépatouiller. Girl power Micheline… Girl power…

 

D’un seul coup, mon instinct me souffle de faire semblant de répondre à mon portable (qui ne sonnait pas bien sûr). Je fais donc mine de me lever un peu pressée, et sors un « allo » en sourdine en m’apprêtant à sortir de la salle discrètement. Bien joué Micheline! Je veux donner l’effet de la femme Barbara Gould très occupée, interrompue au cours d’une réunion au sommet par ses collaborateurs qui l’appellent pour une question hyper importante, parce qu’on ne peut se passer de son génialissime professionnalisme. Je m’apprête à sur-jouer une scène de « Wall Street » où je sauve ma firme et même le monde d’un krach boursier en choisissant en une nano-seconde de vendre toutes les stock-options. Sauf que pas de bol, mon abruti de téléphone décide juste à ce moment-là de sonner vraiment !

Voilà donc Micheline, debout en réunion, en train de simuler un appel pro ultra important pour esquiver une séance photocopie, quand retentit le générique de « Sauvez par le gong » à fond les ballons (et là tu remercies ta fille de 7 ans qui t’as mis le volume maximum hier quand elle t’a piqué ton portable pour jouer à Paf le chien). Et comme j’ai déjà le téléphone sur l’oreille, j’appuie à l’aveugle sur tous les boutons, et répond à l’appel de ma saleté de téléphone, et en haut-parleur pour couronner le tout.

 

Résultat, toute l’assemblée peut entendre Nini la nourrice de ma fille, qui en 3 secondes et avant que je n’ai pu réagir a eu le temps de dire que ce matin, j’ai oublié de lui laisser les petits suisse et le Mytosil et qu’elle a retrouvé les coordonnées du proctologue dont elle m’a parlé pour régler mes problèmes d’hémorroïdes post-accouchement. J’ai envie de disparaître. Rien à foutre des P’tit filous et des fesses du microbe, et des miennes encore moins Nini !! Tu m’as juste grillée à faire semblant de téléphoner !!!!!! Je lui dis aussi calmement que possible de ne pas quitter, et rouge de honte, commence à m’excuser auprès de l’auditoire qui, vu que je suis debout mais à terre, en profite ni une ni deux pour me refiler le dossier à photocopier. Le girl power m’a clairement abandonné.

 

De retour avec ma dizaine de copies, je reprends ma place un peu penaude mais ô joie, la réunion touche à sa fin. Ils ont donné tout ce qu’ils avaient : Monsieur Duchemol a été exceptionnel d’intelligence et on a maintenant 2 beaux tableaux sur le paper-board, et un plan d’actions en 4 phases, dont la première consiste à se réunir à nouveau pour décider des 3 phases qui suivront. Peu importe, la réunion est terminée. A ce moment-là en général, les gens (enfin les gens importants) se retrouvent en petits comités et débriefent de la réunion. Comme tout le monde a vu que je n’avais rien à dire, on vient juste me saluer. Il y en a quand même un qui me glisse le numéro de téléphone de son gendre, proctologue également. Presque tout le monde parti, je commence à ranger mes affaires, et serre une dernière main. Il ne reste que monsieur Duchemol qui s’approche de moi . Peut-être veut-il échanger sur ce que j’ai émis comme proposition tout à l’heure, peut-être que l’idée a fait son chemin, et qu’il souhaite avoir mon point de vue plus abouti ? Ha ben non. C’est juste pour me rendre le crayon que je lui ai prêté en arrivant et me gratifier d’un généreux  « Au revoir Anne-Claire ».

 

Non, Micheline. Moi c’est Micheline.