Conduite mal accompagnée

Conduite mal accompagnée

Quand j’étais lycéenne, ma vie tournait exclusivement autour de 3 objectifs majeurs à atteindre impérativement.
3 buts ultimes et décisifs à ma vie.
3 étapes qu’il me fallait absolument franchir le plus vite possible pour m’en débarrasser une bonne fois pour toute : avoir le bac, passer le permis et perdre ma virginité.
Rho ça va… J’avais 15 ans. Bon OK. 17… et demi.

Je tairai bien sur lequel de ces 3 obsédants objectifs m’a donné le plus de fil à retordre. Sachez seulement que j’ai brillamment eu mon bac du premier coup !

Dieu sait pourtant que je rêvais en ce temps-là de devenir enfin femme, libre de mes mouvements, de faire ce que je voulais avec qui je le voulais et quand je le voulais, tout en étant prudente bien sûr. Je n’en pouvais plus de sortir en boîte tous les samedis et de rentrer à pince comme une âme en peine ou de me faire raccompagner en voiture par une copine trop contente d’avoir un efficace faire valoir. Non, vraiment. J’en ai rêvé longtemps.
Et le permis a fini par arriver…

Ce n’est pourtant pas faute d’avoir mis toutes les chances de mon côté. Mes parents avaient investi à partir de mes 12 ans dans un compte dédié à me payer la conduite accompagnée, pensant que ça ferait du passage du permis une pure formalité. Grossière erreur.

A 16 ans, quand j’ai touché l’enveloppe, il est clair que j’aurais nettement préféré claquer cet argent dans une chirurgie plastique mammaire, dans un tatouage intégral du dos ou dans un voyage roots en Thaïlande. Mais ce petit pactole m’a ouvert les portes de Stop Macadam, mon auto-école.

A moi les QCM à la mords-moi le noeud tous les jours après les cours dans une salle obscure et vide. A moi les yeux défoncés à force de scruter le fond gauche de la photo du rétroviseur, derrière le bout de feu rouge au 3ème plan pour essayer d’apercevoir le couvre-chef d’une vieille aux cheveux violets qui me dissuadera de cocher C/Faire une marche arrière.

Très rapidement (20 mois exactement plus tard, mais ce n’était pas une année bissextile, donc c’est vraiment passé vite), et après quelques tentatives manquées, j’ai eu mon code. Cette réussite, premier pas vers le Graal, ne fut pourtant même pas saluée d’un verre de Champomy, seulement d’une réflexion acerbe de mes parents, sans doute pilotes de rallye dans leur jeunesse, qui me rappelèrent gentiment que je devais oublier la conduite accompagnée vu le temps qu’il m’avait fallu pour le code.

Je devais quoi qu’il en soit démarrer les cours pratiques et heureusement pour moi, Stop Macadam prévoyait pour ses élèves les plus prometteurs les 2 premières heures sur simulateur. Du pain béni pour moi qui connaissais des problèmes de coordination et étais infichue de taper en rythme d’un doigt sur mon ventre et de faire des cercles avec l’autre main sur le dessus de ma tête.

Le hic, c’est que ce n’est pas seulement 2 petites heures que j’ai passées dans cette fichue boîte. Mais 10 ! 10 cours niqués sur mon forfait 20 heures à jouer à Mario Kart !
Ce n’est donc qu’après avoir parfaitement réussi un créneau en côte sur l’ordi avec mon joystick que j’étais enfin déclarée apte à prendre le volant d’une vraie voiture. J’ai alors eu l’immense privilège d’intégrer la 205 rouge de Stop Macadam aux côtés de Stéphane, moniteur vedette et emblématique patron.

Je passerai vite sur les méthodes pédagogiques de Steph, comme celle de me reluquer en me demandant sévèrement d’arrêter de flirter avec les trottoirs mais plutôt de le faire avec le moniteur. Je ne vous raconterai pas non plus combien cet homme était doté d’un humour fin et subtil, comme le jour où il a tourné le volant par surprise juste pour me faire faire un écart dans une flaque d’eau et arroser une brave et innocente mère de famille sur le trottoir. Qu’est-ce que c’était drôle. Non. Inutile de vous conter l’étendue des qualités professionnelles de Stéphane pour comprendre que mes dons de pilote n’ont pas été révélés grâce à lui. Ce n’est donc pas surprenant que j’ai dû repasser le permis à 4 reprises. Sans quoi, je l’aurais sans doute réussi du premier coup, ça va de soi.

Au bout de 3 tentatives manquées, emplie de désespoir, j’ai décidé de mon propre chef de reprendre quelques heures pour consolider mes acquis au risque de devoir supporter encore un peu Steph et son petit bolide. Au point où j’en étais… Mais en arrivant devant l’échoppe, j’ai trouvé les portes closes sur lesquelles était collée une affichette indiquant : « fermeture définitive ».

Quoi ? Stop Macadam définitivement fermé ? L’école ayant mon avenir entre ses mains, et accessoirement mon livret A dans sa caisse, disparue ?!?

J’ai appris peu de temps après, lors du jugement par contumace, que mon brave Stéphane avait mis les voiles avec cette fameuse caisse au Chili ou aux îles Caïman.
J’ai ainsi souvent eu lors de mes heures sup au Mac Do les dimanches soirs en nocturne des pensées émues pour lui, que j’imaginais en train de siroter une caipirinha au bord d’une mer turquoise et de se dorer la pilule grâce à la thune de mes anniversaires.

Une réinscription dans une autre auto-école et quelques cours de rattrapage plus tard, le Jour J (4ème du nom s’il est nécessaire de le rappeler) est arrivé. Je m’en souviens comme si c’était hier…

La peur au ventre, en arrivant sur les lieux du RDV, une autre victime attend déjà, dans le même état que moi mais néanmoins rassurée par une écharpe porte-bonheur en poils de renard qu’elle arbore fièrement autour de son cou. Manque de chance, l’inspectrice n’a pas l’air commode et nous fait vite comprendre qu’elle est bénévole à la fondation Brigitte Bardot. Ni une ni deux, la pauvre candidate se fait allumer par l’inspectrice plus vite qu’elle même n’allume le contact : « Comment voulez-vous ne pas être un danger public sur la route si déjà sans rien faire, vous êtes une tueuse d’animaux?!! ».
La pauvresse en perd ses moyens, et est rapidement invitée à me céder la place. Je crois que la prochaine fois, elle a dû investir sans une écharpe en viscose ou en peau de zibi mal façonnée.

Je prends le volant. L’inspectrice, furieuse, se lâche contre ces ennemis des bêtes en me guidant sans même faire gaffe à ce que je fais. Elle ronchonne en rabâchant que les humains, on en parle tout le temps, mais les animaux merde ! On n’en parle jamais, des animaux !

Et là les amis, portée à l’évidence par cet amour des bêtes explosant dans la voiture, ma conduite est parfaite, maîtrisée. Des gestes sûrs, un environnement appréhendé, un angle mort intégré, un stop en 3 temps compté, un véhicule dompté. L’inspectrice est sous le charme d’autant que j’abonde hypocritement dans son sens en m’improvisant meilleure amie des bestioles.

Alors qu’elle décide d’en finir pour filer retrouver Poumba, son jeune labrador tout juste sevré, elle me demande de me garer en créneau sur le bas côté. Je m’exécute consciencieusement, bien que déconcertée par l’absence de manette, car pleine d espoir quant à l ‘issue de cet examen. C’est alors qu’en m’approchant en marche arrière du trottoir, je sens mon pneu heurter un obstacle. Marche avant, je braque, je contrebraque et recule à nouveau. Et toujours cette résistance légère sous mes roues, comme une canette, ou une boîte de Happy Meal abandonnée. C’est donc ce que je décide que c’est, ne voulant pour rien au monde gâcher mon incroyable prouesse à cause des restes d’un vieux burger abandonné dans le caniveau. Et j’appuie sur l’accélérateur, je force sur cette masse pour bien me coller au trottoir. Le contact coupé, on sort de la voiture et l’air de la victoire monte en moi comme les bulles d’un Champomy tout juste ouvert, prêt à jaillir tel un feu d’artifice du 14 juillet. « Yes we did it, c’est gagné, c’est gagné, ouais! »

Mais la femme un peu revêche désormais sur le trottoir pousse un hurlement, et se barre en hoquetant sans me dire au revoir. Sans trop comprendre, mais tiraillée entre un sentiment d’aboutissement que seule connaît Dora l’exploratrice à la fin d’une mission, et une funeste intuition, je fais le tour de la bagnole et constate avec effroi que la boîte de Happy Meal était en fait un vieux pigeon désormais décédé, écrasé entre le trottoir et ma roue arrière.

Inutile de vous dire que j’ai dû attendre encore un tour pour avoir mon petit papier rose.
Et que désormais, je préfère Diego à sa connasse de cousine.

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