Mes folles nuits de sexe

Mes folles nuits de sexe

Quand on me demande à quel moment j’écris mes chroniques, je voudrais en mettre plein la vue, raconter comment je pars m’isoler tous les dimanches dans ma maisonnette de famille au bord d’un lac, avec pour seule compagnie un petit ordi, un plaid et un feu de cheminée, et où je peux loin de tout laisser libre cours à mon inspiration et au talent d’écrivain qui me dévorent…
Mais pas de bol, je n’ai pas de maison de famille et mes dimanches, je les passe plutôt à Leroy Merlin ou au Buffalo Grill du Plessis Pâté (91 220, au cas où vous voudriez vérifier que ça existe), quand je ne me tape pas le match de hand d’un mouflet dans un gymnase surchauffé et moite qui sent le pied nu oublié dans une basket en toile en fin de vie, et dans lequel je n’ai même pas de réseau.

Du coup, je n’ai pas d’autre choix que de pondre mes minables chroniques entre 17h30 et 18h30 les jours de semaine, les fesses posées sur un siège râpé et poussiéreux du RER C, coincée entre un ado sourdingue fan de Maître Gims au point de s’en faire péter les tympans (et les miens du coup) et un cadre moyen somnolent encore imbibé des restes de son pot de 14h pour le départ en retraite de Jocelyne.

Et oui. Tandis que Pénélope et son mec vivent dans les beaux quartiers parisiens aux allures de village bobo branchouille, Mi Amor et moi nous sommes expatriés bien bien bien au-delà du périph (mais vraiment bien au-delà), non pas car l’herbe y est plus verte ou le jogging plus à la mode, mais parce qu’on n’en pouvait plus de dormir dans un clic-clac et d’avoir deux paires de lits superposés dans un 50 mètres carrés. Et aussi parce que j’avais pas réussi à convaincre monsieur Duchemol de m’augmenter.

Alors bien sûr, maintenant on a des mètres carrés en plus et un barbec, une chambre pour chaque morpion et un taille haies, mais on ne trouve pas un rapid pizza à la ronde daignant se déplacer jusqu’à chez nous et on se tape 2h30 de transport en commun par jour dans un train bondé à la circulation plutôt foireuse.

Je critique pas hein! Y a toujours de bonnes raisons devant lesquelles je m’inclinerais volontiers si je n’étais pas coincée debout entre le sac à dos d’un golgoth dans la tête et une main au cul. Faut comprendre quoi. Il y a des raisons de force majeure qui peuvent rendre un trajet moins confortable qu’un autre très occasionnellement….
Les conditions climatiques par exemple. Ou quand la bruine bretonne s’invite à Paris… Quand il flotte quoi.
Les obstacles imprévus sur les voies mettant en danger la sécurité des voyageurs, ou quand les feuilles mortes tombent sur les voies… En automne donc.
Les grèves inopinées … ou quand le conducteur du train de 18h23 doit partir plus tôt pour emmener le gosse au judo et n’est pas remplacé. Soit tous les jeudis.

Mis à part donc les jours de pluie, d’automne et les jeudis, nous avons le loisir de voyager agréablement en train et d’avoir tous les jours l’impression de partir en week-end. Presque.

Ce matin, c’est un bon jour, l’hiver est doux, les arbres sont nus et c’est vendredi, je suis donc confiante quant à la bonne marche de mon RER.

La gueule enfarinée et les marques des draps persistantes sur les joues, je me blottis contre la fenêtre du train en essayant de faire abstraction du siège qui me gratte les cuisses. Profitant du calme matinal qui règne dans mon wagon, je sors mon téléphone et m’attaque à une nouvelle chronique de Micheline : « Mes folles nuits de sexe avec Mi Amor ».

Tandis que je commence à peine à jouer des pouces et à m’imprégner de la Micheline attitude, la ventil sous la fenêtre se déclenche et me souffle en pleine face un vent chaud et sale digne d’un sirocco.

J’essaie de me décaler un peu mais le con de chauffeur qui doit vouloir faire une blague ou est en formation augmente encore un peu plus la soufflerie, au point que lors d’un ridicule clignement de paupière, ma lentille de contact gauche se fait la malle pour se loger dans la grille d aération qui longe la vitre.

Ceux qui me connaissent comprendront alors rapidement ma situation. Avec une lentille en moins, je n’y vois goutte. L’oeil droit est toujours corrigé certes mais l’autre ayant retrouvé sa liberté semble n’en faire qu’à sa tête. Tandis que mon oeil droit projette en 4k, l’oeil gauche se la joue Canal Plus non décodé dans une télé à tube cathodique.
Les mêmes devineront là encore aisément que je n’ai pas de paire de lentilles de rechange dans mon sac à main et seulement un vieux spasfon périmé depuis 2012 et des miettes de Figolu.

Ma seule solution pour continuer à écrire et aller au bout de cette journée, c’est donc de fermer l’oeil gauche. Autant dire que ça va être long…

Tout ce qui suit alors, imaginez-le bien, se déroule avec une Micheline au clin d’oeil permanent… ridicule et aveugle donc.

Malgré cela, je replonge dans mon Iphone et continue frénétiquement ma bafouille. Une nana vient alors s’asseoir en face de moi, farfouille dans son sac à main et en sort une grande trousse à maquillage. C’est là que démarre le chantier sans permis de construire: le plâtre et l’isolation, le placo et les finitions… Elle sort toujours un nouvel outil de sa pochette, comme David Copperfield sort un lapin de son chapeau. Je suis hypnotisée par cette reine du make-up qui se métamorphose sous mes yeux. Mieux qu’un tuto You Tube. Elle impose le respect. Pas un soupçon de dégueuli de mascara sur les paupières!! Une fois maquillée 3 fois plus que moi pour mon mariage, la belle décide de se faire une manucure. Je suis encore plus impressionnée par sa capacité à ne pas déborder malgré les secousses du train. Très vite pourtant, je passe de la fascination à la migraine grâce à l’odeur de vernis et de dissolvant qu’elle impose à ses voisins.
Et comme je ne cesse de la fixer d’un oeil, l’autre étant fermé je vous le rappelle, la fille se met à me regarder elle aussi bizarrement. Puis tout à coup, se penchant vers moi, elle décrète bien haut : “ J’aime pas les filles, désolée”, suivi d’un petit rire méprisant et fier de m’avoir salement brisée.

Ha. Elle croit donc que je lui fais un clin d’oeil… N’ayant pas envie de me justifier ni d’entrer dans un débat de chauffagiste, je me mure dans le silence pour me replonger dans ma chronique chaude bouillante. Mais à ma droite, un quinqua mal fagoté ne cesse de soupirer en lisant L’Equipe. La chaînette dorée emmêlée dans les poils de son torse, le type veut semble-t-il montrer que lui, les nanas, il les aime. Et pour témoigner de son imposante virilité, il écarte bien les cuisses (broyant au passage les miennes contre la paroi) comme s‘il possédait une paire si grosse qu’il ne pouvait pas serrer les jambes. J’aurais éventuellement pu m’accommoder de son gros paquet qui prend deux places mais notre Barry White des transiliens souffle comme un boeuf à chaque expiration et diffuse une odeur aigre post nuit blanche alcoolisée, tartines de maroilles et ail cru. Et c’est comme si cet air putride qu’il expire rebondissait contre les pages de son journal et revenait comme un boomerang en plein dans mes narines encore vierges du matin. Pourtant déjà bien gênée par mon oeil aveugle, c’est l’odorat que j’aurais aimé perdre là tout de suite, faute de quoi, je joue au cyclope imitant Jacques Mayol.

Sans doute parce qu’il pense bientôt conclure avec ma voisine d’en face, Big Boules se décide à prendre un chewing-gum. Soulagée, j’arrête ma séance d’apnée et tente de reprendre ma chronique. Mais impossible de me concentrer une fois de plus. Je perçois tout près de mon oreille de tous petits bruits de mastications sur lesquels je fixe, attendant toutes les 10 machouilles un bon gros bruit de langue pleine de salive qui vient frapper ses dents comme une vague frappe les rochers un jour d’orage. Plus j’entends ces petits bruits, plus je fixe dessus et attends avec angoisse la reine mère machouille, provoquant inexorablement chez moi une irritation telle que je rêve de fourrer mes mains dans sa grosse bouche, de lui arracher son chewing-gum comme on vide un poulet et de le lui fourrer ailleurs, et je ne parle pas du poulet. Ne pouvant malheureusement laisser libre cours à cette violente pulsion, ma seule arme est de le fixer et soutenir son regard (oui, d’un oeil) pour lui montrer qu’il me gave prodigieusement, en comptant sur ma capacité télépathique. Vain combat…

Quoi qu’il en soit, le train s’est arrêté et ne repart pas. Le chauffeur essaie par le micro de nous expliquer le problème mais quelques rangs derrière moi, une mère de famille en profite pour passer son coup de fil à sa gynéco et annuler son rendez-vous de 17h00. Tout le train est au courant des résultats de son frottis et du créneaux désormais disponible tant elle hurle. Par contre, personne n’entend que le train est supprimé et qu’on doit tous descendre comme des moutons et reprendre un autre train sur le quai d’en face qui ne me mènera probablement pas au boulot avant quelques changements mais qui, au moins, me libérera de mes potes de galère perturbateurs de sens.

De cette petite histoire, vous ne retiendrez sans doute qu’une chose. Les folles nuits de sexe intense avec Mi Amor.

C’est con, hein!? J’ai changé d’avis dans ce fameux wagon où j’ai préféré vous raconter mon quotidien d’usager SNCF. Mais je réalise seulement maintenant que j’ai oublié de changer le titre…

6 comments

  1. Je n’ai qu’une chose à dire: vive la province 😋😋. Mais j’exige l’article la chronique initialement prévue !!!!! Toujours un grand plaisir de te lire Micheline!!

  2. Merci Micheline pour la chronique mais également combien malgré les feuilles également présentent sur mes voies j’ai de la chance de voyager désormais en TER !!

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