Le dentiste

Le dentiste

Hier, je suis allée chez le dentiste. La nature m'a peu gâtée mais elle m'a au moins donné de bonnes dents. Du coup, le dentiste, c'est toujours plutôt tranquille que je l'aborde, comme une simple formalité pour vérifier rapidement si je n'ai pas de caries, et me faire un petit détartrage histoire de limiter les dégâts du café-clope... C'est donc sereine que je me suis pointée au cabinet hier, sûre de moi et détendue dans cet univers aseptisé et aromatisé au dentifrice menthe-framboise.

 

J'avais pourtant, en ce torride mois de juillet, une crève de tous les diables, crachant mes poumons,  le cerveau en compote et le nez dégoulinant, tant et si bien qu'à force d'avoir un kleenex soudé à mes narines, j'arborais un pif rouge écarlate et un nez pelé des plus glamour.

 

A peine arrivée, mon dentiste, un bon gros type bedonnant au crâne lustré, m'accueille et m'invite poliment à m'installer sur son fauteuil. Un truc comme je n'en ai jamais vu, énorme, un vrai vaisseau spatial robotisé à 10 bras perdu dans un univers tridimensionnel. Je dois dire que cet engin m'impressionne quelque peu et je réalise que ça doit faire un bail que je ne suis pas allée le voir, mon dentiste, tellement le dernier fauteuil dont je me rappelle semble d'un autre âge. Je m'assoie malgré tout, toujours zen, et regarde autour de moi pendant que le brave homme se bat pour faire rentrer ses petits doigts boudinés dans ses gants en plastoc.

 

Le type se prenant pour un forain m'annonce alors le début des ennuis par un festif "allez c'est partiiii" et, sans me laisser le temps de dire ouf, appuie sur sa pédale perfidement dissimulée, et son fauteuil futuriste s'incline comme jamais.

 

A vrai dire, il s'incline beaucoup trop son bidule. J'ai la tête bien plus basse que les pieds, à tel point que je me sens glisser millimètre par millimètre sur le fauteuil, tête la première vers le carrelage blanc. Malheureusement, il a déjà ses doigts gantés au bon goût de désinfectant au fond de ma bouche. Je n'ai donc pas d'autres choix que de m'agripper aux poignées du fauteuil et d'essayer de ne plus bouger. Je me sens comme une candidate finaliste à Kho Lanta, concentrée pour ne pas tomber de son poteau à l'épreuve fatale.

 

Pendant ce temps, pourtant, Monsieur Propre a décidé de m'installer dans la bouche pour faciliter son travail et y voir plus clair un charmant petit gadget sobrement appelé écarteur de lèvres. Un délicieux petit outil dont le but  est surtout de bien mettre en évidence ma dentition de cheval et mes jolies gencives. Ainsi affublée, je le laisse désormais partir à l’affût d'un petit abcès ou d'une petite carie à traiter en plusieurs séances....

 

Pendant sa quête, moi, je ne respire plus. Avoir la tête en bas alors que j'ai la crève me donne l'impression que mon cerveau est comprimé par un quintal de morve et que je vais mourir étouffée… D'autant qu'en prime, je dois toujours me concentrer pour ne pas lâcher l'accoudoir tandis que mon cher dentiste racle vicieusement l'arrière de toutes mes dents comme s'il essayait de me les bousiller pour se trouver du boulot supplémentaire ! Et ça, c'est sans compter cet affreux petit bruit qu'il m'inflige avec son crochet, pire que de grands ongles bien durs grattant un tableau noir… Argh, rien que de vous le raconter, j'en ai la chair de poule! J'essaie désespérément de penser à autre chose, tout en ne lâchant rien de mon fauteuil et la gueule toujours enfarinée.

 

Et c'est là que mon abruti de nez, ma narine droite pour être précise, se met à couler. Lentement. Doucement.  Et je suis totalement impuissante. Je ne peux rien faire. Ni me moucher, ni m'essuyer car ça voudrait dire que je devrais me désagripper des accoudoirs et risquer de descendre de 10 cm, voire pire, de m'éclater la tête par terre.

 

Le type voulant visiblement mettre fin à mes jours choisit ce moment pour m'enfourner un tuyau sous la langue, et commence à m'aspirer la salive comme s'il nettoyait l'intérieur de sa bagnole... Aucun recoin ne lui échappe. C'est alors que son téléphone sonne. Et le voilà donc qui cale délicatement son aspi sous ma langue, se lève, décroche le combiné, et se barre dans la pièce d'à côté pour converser librement.

 

Me voilà bien tiens. Livrée à moi-même et totalement vulnérable, pauvre chose abandonnée les 4 fers en l'air et toujours concentrée à essayer de ne pas tomber de ce putain de fauteuil mal réglé. Je me dis pourtant que c'est peut-être le moment ou jamais d'essayer de choper le kleenex dans ma poche droite pour essuyer ma goutte au nez. Résolue, je décide de prendre ce risque. Alors doucement, très doucement, je lâche un accoudoir, concentrant toute ma force dans l'autre main dont les doigts transpercent presque le simili cuir blanc.

 

La main libre, elle, délicatement, minutieusement, s'approche de ma poche, chope avec 2 doigts dextères un vieux mouchoir oublié, et remonte lentement jusqu'à mon nez… Reste concentrée Micheline. Un mauvais mouvement et c'est foutu. Je me sens comme un grand braqueur spécialisé dans le vol d'oeuvres d'art, et ultra habile pour éviter les détecteurs de mouvements quand j'arrache le précieux objet de son socle sans que l'alarme ne retentisse. Bon ok, là c'est juste Micheline chez le dentiste, à moitié en train de se casser la gueule de son fauteuil, et tentant dans un dernier espoir de choper un vieux kleenex pelucheux pour s'essuyer lamentablement une goutte au nez mal avisée tandis que son bedonnant dentiste tatasse dans la pièce d'à côté.

 

Malheureusement, malgré mon extrême concentration et mes gestes d'une incroyable précision, je fais un faux mouvement et l'aspirateur à bave bouge un peu, juste ce qu'il faut pour se placer sur le frein sous ma langue. Un bruit de succion d'enfer se fait alors entendre !!!! Le même bruit que quand j'aspire sous mon lit et que je chope une vieille chaussette mais en pire, parce que là, en prime, j'ai l'impression que le tuyau fou va m'arracher la langue en aspirant tout sur son passage.

 

Force est de constater que ma situation est mal engagée : l'air intelligent avec mon truc en plastoc autour de la bouche, toutes gencives dehors et le nez coulant, presque sourde grâce au sifflement aigu et stressant de l'aspirateur infernal, et les mains chacune occupée à sa périlleuse mission, l'une enserrant comme une main d'alpiniste au bord d'un gouffre, le misérable accoudoir du fauteuil, l'autre hésitant entre ramener le vieux mouchoir dans sa poche, arracher ce putain de tuyau, ou bien encore venir en aide à sa jumelle qui commence à sérieusement fatiguer. Le sifflement strident n'alerte même pas mon cher dentiste qui continue à bavasser, me laissant désoeuvrée et seule comme jamais. Je dois trouver une ultime solution pour me rétablir, et c'est là que je pense à écarter les jambes et replier mes mollets sous le fauteuil pour m'y agripper davantage.

 

C'est dans cette gracieuse et élégante position que mon dentiste me retrouve quand il a fini son coup de fil qui semble-t-il ne lui a pas été très agréable, car il revient l'air vraiment furax. Sans faire gaffe à ma pause d'actrice porno contorsionniste, il m'arrache brutalement le tube, et moi ça me fait comme si ma langue partait avec. Puis, histoire de se passer les nerfs, il s'attelle à une autre étape de sa sinistre journée en décidant de me faire subir un violent détartrage… Il joue de son air vicieux avec sa petite roulette intégrée à un karcher au bicarbonate et vas-y qu'il se lâche !!!!!

 

J'en profite néanmoins pour rapidement me raccrocher au fauteuil avec mes deux mains, resserrer mes cuissots et oublier un instant cette fâcheuse gouttelette qui roule maintenant le long de ma joue et remonte dangereusement vers mes yeux, car oui, je vous rappelle, j'ai la tête à l'envers. L'autre s'éclate par contre ! Un vrai bourrin ! Je suis obligée de fermer les yeux pour ne pas me prendre tous les petits résidus de bicarbonate dans la tronche. On dirait là encore qu'il lave sa bagnole, après avoir aspiré la moquette intérieure, et hop que je lave la carrosserie avec mon gros jet puissant....

 

Ouf, ca y est. Il a fini. Un dernier lustrage pour que ça brille et je peux enfin me rasseoir. Une fois redressée, je sens mon cerveau se comprimer dans l'autre sens, j'ai les doigts tétanisés dans la position griffe tellement je me suis désespérément accrochée, mais je suis libérée de tout cet attirail en plastoc écarteur de lèvres et autre aspire bavouille.

 

Le dentiste, lui, est satisfait. Il doit pourtant avoir encore un peu envie de se défouler car il se sent obligé de jouer l'élite et se fend d'un petit diagnostic sur mes gencives. Elles sont sensibles me dit-il (d'où son infinie précaution pendant le détartrage?!). Il me demande alors avec quel type de brosse à dents je les lave... Et là, moi, je sens qu'il faut que je réponde juste, comme une première de la classe qui veut fayoter. Souple ? Moyen ? Dur ? Franchement aucune idée, et surtout rien à foutre, mais je veux bien faire histoire d'avoir au moins une réussite dans ma journée, alors je choisis la sécurité et réponds à mon Julien Lepers : "Medium" d'un ton plein d'aplomb. A sa tronche, je sais que j'ai donné la bonne réponse mais qu'il aurait aimé que je me plante pour me faire un cours sur les brosses à dents. Je l'ai échappé belle. Je l'ai maté le p'tit coco !!! Ha ! Médium ! Ca t'en bouche un coin mec !!!! (oui bah on a pas de petites victoires.)

 

Lui, par contre, il est frustré alors pour se venger, il décide que j'ai une maladie aux gencives. Si si,  apparemment j'ai une maladie. Il me fait un beau dessin : ouais ok, la racine, la dent, les poils (non pardon, ça c'est dans la pub Toniglandyl)... Bref,  concernée malgré tout, j'écoute son cours magistral sur la gencive, et j'apprends que ma terrible maladie va progressivement faire se déchausser toutes mes dents… Sympa ! Cette maladie, m'explique-t-il, a des symptômes évidents : les gencives fragiles, des saignements ponctuels lors des brossages… et, me sort-il alors sans plus de manières, surtout,  surtout !... une mauvaise haleine. Ha. Autant je l'ai maté pour le coup de la brosse à dents, autant là, c'est lui qui m'a cassée. Bing prends ça Micheline.

 

Il veut donc qu'on se revoit pour faire des soins réguliers tous les mois avec un produit spécial non remboursé par la sécu. Bah voyons !!! Non seulement tu me tortures, ensuite tu m'expliques que je pue de la gueule mais que si je veux en finir avec cette odeur fétide qui visiblement t'indispose toi, le dentiste, je dois venir te voir pour souffrir le martyre mais en plus payer cher pour ça?????

 

Du coup, je dis d'accord en sortant mon agenda, parce que faut pas déconner, il a peut-être raison quand même... Et pendant qu'il savoure sa victoire et me tourne le dos pour encaisser son chèque, je ne résiste pas à placer ma main devant ma bouche et souffler dessus histoire d'évaluer le bien-fondé de son discours. Malheureusement, entre mon nez bouché et l'odeur de désinfectant à la framboise qui flotte dans l'air, je ne parviens pas à me faire une idée. Je demanderai ce soir à Mi Amor, mais d'ici là, j'ai une journée de boulot qui m'attend et je vais devoir vivre avec l'obsession de sentir du bec... merci.

 

Le pire, c'est qu'en rentrant du boulot, j'ai sauté sur Mi Amor pour lui demander son avis sur mon haleine et lui raconter mes déboires et vous savez ce qu'il m'a dit ? Que j'avais le visage couvert de petits points blancs. Ces petites projections de bicarbonate lors du détartrage m'ont couvert la tronche et ont séché, et je me suis donc traînée à tous mes rendez-vous avec ça sur la gueule....

 

Crédibilité maximale. Je crois que je préfère encore puer du bec.

Sur ce, je vais m'acheter mes chewing-gum.

 

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