La procession

La procession

L’autre jour, j’ai fait une procession. Si, si je vous jure! Et ceux qui connaissent mon agnosticisme à toute épreuve devineront sans mal à quel point ce programme a tout du plan micheline. On était en vacances, tranquilles en famille dans un petit bled de Toscane paumé dans les Alpes Apuanes, et on apprend par notre hôte qu’une procession traditionnelle est prévue le soir du 15 août. Ni une ni deux, et pourtant aussi peu catho l’un que l’autre, Mi Amor et moi, on se dit que cette petite sortie nocturne pourrait valoir le détour  et enseigner un chouille à nos païens de morpions quelques traditions, qui plus est dans un environnement peu commun.

 

Sans plus de détails sur l’événement, nous voici donc à 20h30 dans les rues de notre trou toscan en quête du démarrage du peloton, mais en vain. Pas un pelé ne rôde dans les parages. Tandis qu’on commence à se demander si on a été bien renseigné, on aperçoit tout à coup une jolie famille à priori locale et toute endimanchée se diriger dans une ruelle toute pavée et biscornue adjacente à la nôtre.

 

Rusés que nous sommes, on se dit qu’ils vont sans doute là où nous voulons aller, alors on décide de les suivre discrètos, convaincus qu’ils vont nous montrer le lieu de départ du cortège. Sauf que les braves gens suivent un chemin de plus en plus improbable. On continue pourtant de les suivre dans les rues tortueuses en faisant tout de même mine de flâner, quand on les voit entrer dans une maison devant laquelle semblent les attendre pour dîner papi et mami. Merde. En fait, ils ne vont pas faire la procession. Nous voila donc plantés comme des cons devant la baraque de parfaits inconnus, perdus au milieu de nulle part, perdus tout court en fait.

 

Sans nous démonter pour autant devant les gosses, on improvise une scène de visite touristique en essayant d’expliquer à nos mioches d’où vient cette plante, et ho! regarde un moustique, le tout en faisant demi-tour le plus imperturbablement du monde. Bref, nous sommes ridicules.

 

On finit tout de même par retrouver notre chemin ainsi que le lieu du départ qui n’est autre, je vous le donne en mille, que la place du village (hey fallait y penser!) où attend déjà une foule en délire d’au moins 20 octogénaires. On commence déjà à regretter notre élan éducatif. On se retrouve ainsi tous les 6 sur la place du petit village italien encerclés de vieux ritals authentiques à la peau tannée, nous, la petite famille de touristes parisiens blancs comme des culs, au teint seulement égayé par nos tongs fluo et coiffés de Rayban. Assis en rang d’oignons sur un petit banc de pierre, on attend le début des festivités…  L’air est chaud, les cigales chantent et les gosses sont chiants, un soir de vacances ordinaire en somme.

 

Pour passer le temps, notre grand ado gueule sur son frère qui rit comme une fouine, la petite hurle de peur en s’agrippant à moi comme un macaque dès qu’elle voit un chat passer (et il y en a une multitude), la moyenne fait la gueule parce qu’elle n’est pas assise à côté de moi, et Mi Amor boucle son niveau 1872 de Candy Crush.  Quant à moi, je me fais patiemment bouffer par les moustiques et gratte comme une galeuse mes mollets blafards constellés de boutons.

 

L’attente commençant à peser, je me lance pour motiver mes troupes dans une explication de ce qu’est une procession, ce qui pour une fille étant entrée au max 3 fois dans une église est plutôt ardu (ou comique, question de point de vue). Heureusement pour moi, les gosses n’en ont tous rien à foutre et je pars toute seule dans un monologue absolument pathétique sur la vierge Marie. C’est alors que se produit un événement inattendu, sur le moment salvateur mais qui au final m’a conduit à ma perte ce soir-là. Surgit de derrière des cyprès une troupe de majorettes élégamment vêtues d’un collant chair bien foncé, de bottines blanches , d’une jupette et d’une veste en velours bordeaux à galons, le tout sublimé d’un joli chignon avec son filet (visible, le filet).

 

Je suis dès lors prise d’une infinie  nostalgie lorsque gamine, mon rêve le plus cher était de devenir moi aussi l’une de ces reines de beauté et de grâce, représentant à mes yeux le summum de la popularité et de la réussite, l’idéal féminin, l’élégance originelle. Malheureusement pour moi à l’époque, ma mère, femme de goût et de caractère, m’avait toujours refusé cette passion pour d’obscures raisons de citadine.

 

Mes mouflettes par contre ont le malheur de tomber comme moi à leur âge dans le panneau des majorettes et trouvent du coup beaucoup plus d’intérêt à cette soirée procession dans la montagne. De suite, le programme du soir devient génial et les filles ne pensent qu’à suivre cet élégant cortège suivi de près par une fanfare endiablée et une foule de 20 personnes sortant de nulle part et portant  torches et bougies. La nuit est tombée, et la troupe passe devant nous sous les yeux ébahis de mes 2 petits microbes.

 

Les garçons eux, sont beaucoup plus stoïques face à ce déferlement d’oestrogènes et semblent continuer à se faire royalement chier. Mais comme les filles trépignent d’impatience en me tannant pour suivre les majorettes qui avancent fièrement à pas comptés, me voila intégrée de force au cortège, une gosse dans chaque main, tout ça pour leur permettre de toucher du doigt le rêve auquel je n’ai jamais pu accéder. Les gars, eux, tentent 3 minutes de se la jouer solidaires en nous rejoignant pour finalement déclarer forfait au premier marronnier quand ils aperçoivent de loin, là-haut, l’oratoire illuminé annonçant notre ligne d’arrivée et semblant accrochée à la montagne à plus de 4 km de là.

 

Moi, femme de parole, je ne me décourage pas et décide d’accompagner mes gosses au bout de leur rêve de twirling bâton et bottines fourrées et suit donc le groupe qui commence à gravir la montagne en remontant à la lueur des quelques bougies la route escarpée. Au fond de moi, je vous avoue que je compte quand même largement sur le fait que les gamines vont vite se lasser de cette promenade, surtout que les majorettes semblent manquer d’inspiration niveau choré, que la fanfare est plutôt timide et que notre  marche est régulièrement interrompue par un arrêt de tous dicté par le prêtre qui déclame alors des prières en latin. On se croirait dans la surboum vénitienne d’Eyes Wide Shut, mais en plus habillée.

 

Au bout de 10 minutes de marche mystique, les gosses sont malheureusement toujours au taquet et je commence à vraiment regretter cette idée foireuse. Je jette un oeil à ma petite, pleine d’espoir de la voir épuisée, et là je me rends compte avec stupeur que la môme marche pieds nus. Je l’interroge en panique pour savoir où sont ses foutues claquettes Reines de neige et elle me répond sereine que ses tongs sont sur le banc dans le village. Normal quoi. Je lui suggère alors habilement que cela marque sans doute la fin de notre délicieuse expédition, mais je fais face à une résistance de tous les diables et abandonne, lâchement.

 

Mère courage (mais faible), je n’ai donc pas d’autres choix que celui de la porter à bout de bras et de suivre le cortège, soumise. Sauf que la gosse mange bien et pèse facile 15 bons kilos, que je me coltine encore un quart d’heure qui me semble une éternité. Je ne cesse pourtant de leur glisser ça et là des messages subliminaux aussi subtils que: « vous êtes sûres les filles que vous voulez continuer ? Dites vous qu’il va falloir rentrer!! D’autant qu’il fait vraiment nuit ! » Car oui, sans doute ne le réalisent-elles pas mais les 6 bornes qu’on vient de se taper dans un sens, bah va falloir se les manger pour rentrer à la maison!

Mais les filles persistent.

 

Je fatigue sérieusement et aussi, je dois l’avouer, je m’emmerde grandement, et je me demande si on va s’arrêter un jour de monter.  Etonnée que les mômes n’aient toujours pas abandonné, je le suis aussi face à la petite vieille qui nous précède, une frêle petite mamie fripée gravissant avec pugnacité la montagne… Une femme sèche et usée par la vie qui doit vivre dans ce village perdu à l’année et qui me touche profondément par le courage et la beauté que les vieux ont parfois.

 

Tandis que j’admire cette femme solide en faisant semblant d’écouter les filles encore branchées en boucle sur leurs majorettes à 2 sous et débattant avec conviction sur l’existence ou non de talons sur leurs bottines, nous sommes toutes trois sorties de nos rêveries par des bruits suspects et un odeur nauséabonde. Je comprends vite que la responsable de ce fumet est ma brave mama qui pense fermer le cortège et nous lâche innocemment des chapelets de prouts tel un feu d’artifice célébrant la vierge Marie. Les filles éclatent de rire et sortent de leur hypnose grâce à cette vieille incontinente réalisant enfin que c’est long quand même cette affaire. J’en profite pour leur proposer de faire demi-tour, proposition qu’elles acceptent enfin dans un oui salvateur.

 

Evidemment il nous aura fallu une bonne heure pour redescendre toutes les 3 la route, dans le noir et seulement éclairées par la lampe torche de mon portable tenu par ma va-nu-pieds que je me suis coltinée sur le dos tout le long du chemin et qui m’a pété le tympan en pleurant car une fois sortie du cortège, elle a eu peur de la nuit et du cantonnier édenté un peu louche qu’on a croisé sur le chemin.

 

Je vous rassure, arrivées au village, on a retrouvé notre banc, nos hommes et les tongs et on a filé se taper des bonnes pasta pour oublier nos misères et nos ampoules.

 

Maintenant va quand même falloir que je ponde une excuse bidon pour que mes microbes arrêtent de me tanner pour devenir majorettes.

 

 

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