La fête des voisins

La fête des voisins

Hier, c’était la fête des voisins dans mon quartier. Enfin, fête est un bien grand mot, car croyez moi, cet événement allée des alouettes est aussi festif qu’un anniversaire dans un EHPAD.

Dès qu’on a reçu le funeste carton d’invitation dans la boîte aux lettres, Miamor et moi avons couru jusqu’au frigo, non pas pour commencer dans la joie et l’allégresse à marmitonner une petite quiche lorraine de derrière les fagots ou un cake aux olives, mais plutôt pour vérifier sur le calendrier familial si, par le plus grand des bonheurs, nous n’avions pas déjà un truc prévu ce jour là.

Et la tuile, c’est qu’on avait rien. Rien de rien pour se défiler. Pas un repas de famille, pas une invitation chez des amis, pas un match de foot de morpions qu’on aurait enfin pu passer voir jouer. Pas même une modeste kermesse de fin d’année à laquelle on aurait pu se porter volontaire pour tenir un stand. C’est dire à quel point on ne voulait pas y aller à cette sauterie de voisinage.

Face à cet agenda désespérément vierge de toute vie un tant soit peu sociale, nos cerveaux de jeunes loups mythomanes ont alors commencé à chauffer pour pondre une excuse digne de ce nom et élaborer un stratagème de sioux pour se défiler.

OK, je vous l’accorde, décliner courtoisement l’invitation aurait sans doute été une autre solution. Mais c’est méconnaître Antoinette, l’indétrônable présidente du conseil syndical, qui règne sur l’allée des alouettes comme Don Corleone sur la mafia new-yorkaise.

Antoinette, c’est un savant mélange entre la souplesse d’un colonel de l’armée de terre et la douceur d’une poissonnière à Rungis, le sourire d’un maître chien et la verve d’une prothésiste ongulaire en plus. Hormis son indémodable blouse à fleur, cette femelle alpha n’a de fleuri que son langage et ressemble à une ancienne championne Soviétique de lancer de poids coincée dans les fringues de ma mémé Simone.

Elle a un avis sur tout et aboie sur tout le monde, tout le temps. Même son carton d’invitation nous engueule et nous donne des ordres : et que c’est le 3bis qui apporte les quiches, que les Martin font leur pain de viande habituel, qu’elle-même fera exceptionnellement sa tarte aux abricots puisque Ghislaine a décrété au dernier goûter chez les Gonzales qu’elle était allergique aux fraises, et qu’on installera les tables à 11h comme d’habitude devant chez les Lebec, et tant pis s’ils râlent parce qu’ils doivent déplacer leur polo. C’est comme ça et pas autrement bordel de bite en bois.
Chef, oui chef.

On avait donc pas le choix, il fallait qu’on trouve une excuse imparable pour esquiver la fête des voisins, que même sa majesté Antoinette ne pourrait contrer.

Aussi, après moultes tergiversations et plans d’action aussi stratégiques que dans un championnat du monde d’échecs, on a décidé de dire qu’on était de baptême à 2 heures de chez nous. En réalité, bien sûr, on irait juste avec les mômes flâner pour la journée comme des touristes dans une jolie ville des alentours histoire de découvrir notre belle région d’Ile de France.

Et voilà comment on s’est retrouvé hier matin endimanchée comme des abrutis à traîner les gosses pour visiter Melun.

En fermant la maison, on a salué de loin Guitou, le brave et timide époux d’Antoinette, en train d’installer péniblement ses tréteaux devant chez les Lebec qui avaient docilement retiré leur voiture.

Après le troisième rond point, on a crié victoire: nous étions libres!
45 minutes d’autoroute plus tard, et sans vomi (ouais, je vous ai pas raconté, mais on a trouvé un médoc qui fonctionne du feu de dieu, ca drogue les enfants si fort qu’il dorment trop profondément pour vomir, c’est extra), on arrive dans la jolie bourgade seine-et-marnaise à arpenter pour la journée.

Et là, amer constat : le dimanche à Melun, tout est fermé. Alors oui, les rues piétonnes, c’est sympa, mais on risque d’en faire vite le tour si on a rien d’autre à se mettre sous la dent. Qu’à cela ne tienne, on va d’abord manger un morceau, puis on ira faire les fous et rire aux éclats cheveux aux vents et pieds nus au bord de la Marne comme dans une pub Herta.

C’est alors que je m’aperçois qu’on a pas un radis sur nous. Tellement angoissés qu’on était à l’idée de se faire pincer par le caporal en jupon, qu’on s’est imprégné du rôle au point de presque croire nous-même qu’on était de baptême. Résultat, en me pomponnant, j’ai changé mon sac à main et j’ai oublié d’y transvaser mon portefeuille. Miamor, quant à lui, a fait péter le costume et a laissé sa carte bleue dans son blouson, qu’il n’a pas pris. Et puis, actor studio quoi! On vivait notre flûte à fond! Après tout, dans un baptême, tu te fais rincer nan?!

Sauf que là, nous voilà, déplorables parents indignes, pitoyables crétins sans un sous mais sans baptême non plus et avec 4 enfants affamés dans les pattes.

On décide donc de retourner à la voiture, traînant comme des boulets notre colo de mouflets au bord de la crise d’hypoglycémie, dans l’espoir d’y trouver quelques pièces de monnaie oubliées, voire même quelques vieux bonbecs collés sous la banquette.

Fort heureusement, notre maniaquerie légendaire nous sauve et on parvient, en soulevant les tapis et en rabattant tous les sièges, à collecter 14 euros en petites piécettes et cela, sans compter l’euro dissimulé dans la boîte à gants à utiliser pour le caddy au supermarché. Face à cet imposant butin, les gosses qu’on a fait bosser pour l’occasion, en ont complètement oublié leur faim, trop ravis de jouer à la chasse au trésor dans la Picasso.

Sauf qu’en bon rabat-joie que nous sommes, on met vite un terme à leur entrain en leur annonçant de but en blanc que 15 euros, ça paie seulement 3 kebabs qu’il va donc falloir se partager.

Nous voilà donc repartis à la recherche d’authenticité dans la vieille ville pour nous régaler d’un délicieux plat typique régional.

C’est aux Délices de Turquie que l’on fait nos parents sacrifice, laissant tels de grands seigneurs aux mouflets le plaisir de se partager les 3 sandwichs chichement payés, qu’on avait fort heureusement (et discrètement) demandé au chef de charger en oignons et en salade, conscient qu’avec tout ça, les gosses nous en laisseraient facilement la moitié sans même qu’on ait à le leur quémander.

Une fois rassasiés (je parle surtout de Miamor et moi), on se dirige vers le cours d’eau pour faire communion avec mère nature, jouer au bord de l’eau, faire des roulades dans l’herbe fraîche et des ricochets. C’est ainsi assoiffés de poésie et de bucolisme, mais aussi assoiffés tout court à cause de la surdose d’oignons crus dans le kebab, qu’on se trouve un petit coin de verdure le long de la Marne. Notre quête romantique est pourtant bien vite avortée par ce qu’on découvre une fois à destination : un parterre de vieilles canettes de bières et une bande de jeunes sur un pont, la musique à donf, s’élançant chacun leur tour dans des plongeons acrobatiques au péril de leur vie, aveuglés par l’alcool et sans doute aussi un peu par le fioul des bateaux qui tapisse le plan d’eau.

Mais comme on a pas trop le choix et qu’il faut tuer le temps encore quelques heures, on s’adapte et on se pose là, à les regarder faire leurs sauts de l’ange entre deux gorgées de mauvais whisky. Nos gosses sont ravis, c’est mieux que le cirque du soleil et disneyland réunis. Les deux grands rêvent de faire la même chose, l’un de réussir leurs cascades de l’extrême, l’autre de boire jusqu’à plus soif. Ma grande à moi, en pleine effervescence hormonale, reluque étrangement toujours le même gamin et joue beaucoup trop de sa chevelure à mon goût. Quant à la petite, elle s’emmêle un peu et ne cesse de répéter qu’elle veut faire de la natation synchronisée. Je sais, ça n’a rien à voir mais c’est toujours mieux que les majorettes.

15h, on commence quand même à se faire drôlement chier… d’autant que les jeunes fatiguent et se mettent à bronzer et à cuver leur mauvais alcool. Sans spectacle, on décide donc de rentrer tranquillement, en roulant au pas, pour arriver avec un peu de chance aux abords de 17h, heure à laquelle météo france a prévu de la pluie (même devant chez les lebec), sonnant ainsi le glas de la fête des voisins, et donc de notre périple au pays de la mythomanie.

Malheureusement, une fois dans la rue des alouettes, c’est le drame. Non seulement il fait un temps radieux mais en plus, tout le quartier est encore là, comme si tous les voisins, les fourbes, nous attendaient avec leurs cacahuètes et leurs tartes soleil au pesto provocatrices…

Conscients de notre échec, on sait qu’on ne va pas pouvoir y échapper d’autant que nos traîtres de gosses affamés sont déjà sortis de la voiture pour aller se goinfrer au buffet.

C’est comme des condamnés à mort qu’on rejoint l’attroupement, habillés comme pour aller à la messe mais puant la bière chaude, l’oignon cru et la sauce samouraï, et qu’on va saluer tous les ptits vieux du coin qu’on connait à peine.

Tandis que je me fais enlever par Dédé, un vieux de la vieille qui commence à me raconter l’histoire du lotissement et comment il s’est fait voler 3 fois sa tondeuse à gazon, j’aperçois Miamor comme ébahi par quelque chose un peu plus loin, au point de s’en étouffer avec son feuilleté à la knaki. Je le regarde s’éloigner un peu en toussotant comme attirer par ce mystérieux quelque chose à l’autre bout des tréteaux. En écoutant d’une demi-oreille le pauvre Dédé qui me donne maintenant les clés d’un bon taillage de thuyas, je peste intérieurement contre Miamor qui m’abandonne lâchement, alors que la taille de thuyas, c’est lui bordel, tout ça pour aller sans aucun doute goûter le fondant au chocolat de Monique qu’il aime tant !

Sauf que juste derrière le fameux fondant, je découvre une magnifique blonde au visage angélique, en train de se marrer avec la mamie du numéro 8, pour qui soudain Miamor semble avoir de l’intérêt et vient saluer comme si c’était sa propre grand-mère et qu’il venait lui faire ses courses et son ménage toutes les semaines. Mais je ne suis pas dupe. C’est la grande blonde qui l’attire. Rien de plus. Désolée Georgette, c’est pas pour prendre des nouvelles de ton arthrose de la hanche qu’il est là.

J’essaie donc de me dépêtrer des griffes de Dédé, histoire de ne pas trop perdre le contrôle et d’aller voir ça de plus près, mais en vain. Et voilà maintenant que j’entends ses lourdos de potos faire des blagues dans mon dos, genre “le Dédé, y va lever la voisine”. Haha. Elle est bonne celle-la. Un autre jour, ça aurait même pu me faire sourire cette blague potache, mais là les gars, je suis pas d’humeur apéro PMU, tout ce que je vois, c’est Miamor qui se la joue comme Dédé, mais avec la blonde sublime.

Je décide d’interrompre brusquement Dédé dans son monologue pour lui demander de but en blanc :
Mais dis donc Dédé, y a des têtes que je ne connais ici. Des nouveaux ou quoi?
Et c’est là que j’apprends que la plantureuse blonde n’est autre que Sabrina, notre nouvelle voisine.

Je suis dans de beaux draps tiens.
J’abandonne Dédé qui parle toujours sans s’être visiblement rendu compte que je n’étais plus là, et file rejoindre Miamor pour faire connaissance avec l’ennemie.
J’en profite pour choper en chemin une part de tarte aux pommes et ainsi ragaillardie, je m’avance vers eux en essayant de me convaincre que cette pouffe a, a minima 15 ans de moins que moi, et que c’est forcément facile d’être fraîche et élancée comme ça quand t’as pas pondu plusieurs chiards.

On casse un peu l’ambiance en débarquant, ma part de tarte et moi, interrompant visiblement une conversation passionnante entre Miamor et Sabrina donc, qui semblent déjà bien se connaître et se tutoient comme s’ils avaient élevé les cochons ensemble.

A peine ai-je le temps de m’incruster dans leur conversation qu’Antoinette décrète de sa grosse voix de colonel, qu’il va bientôt pleuvoir et qu’on a intérêt à tout ranger très vite, parce qu’elle, faut pas compter dessus, elle s’est déjà décarcasser pour trouver les tréteaux et tout organiser bon sang de bordel à queue.

Dociles, toutes les petites fourmis s’activent et rangent efficacement tout le bazar, ne laissant sur la chaussée qu’un vieux gobelet et un Miamor dépossédé de sa nouvelle moitié blonde, partie elle aussi, serviable qu’elle est cette fayote, mettre le taboulé dans des tupperwares avec Guitou, lui aussi sous le charme.

Une fois rentrés, je ne vous raconte pas le festival. Et Sabrina par-ci… Et Sabrina par là… Et le gâteau au chocolat de Sabrina, il est encore meilleur que celui de Monique… Et tu te rends compte, elle a presque ton âge (ha sans dec…incroyable…) Et tu sais quoi? Elle et son mec ont deux enfants dont un fera sa rentrée dans la même maternelle que la nôtre, c’est super nan?! On pourra se dépanner ! Elle est trop sympa en plus et d’ailleurs…

C’est là que mon seuil de tolérance a été atteint et que la guerre a été déclarée. Elle va voir la ptite Sabrina de quel bois j’me chauffe. Quand il s’agit de garder la tête haute, Antoinette, à côté de moi, c’est un enfant de choeur. Je ne vais pas me laisser abattre sans lutter.

Ni une ni deux, j’ai filé chez Monique pour qu’elle me donne sa recette de fondant.

On va voir qui fera le meilleur gâteau à la fête des voisins l’année prochaine ma petite cocotte.

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