La piscine

La piscine

Aujourd’hui, Miamor travaillait mais pas moi. Alors dans un élan d’inconscience et de sacrifice maternel, j’ai proposé aux gosses en vacances de les emmener à la piscine en plein air.

Étonnamment, les deux grands poilus, du fond de leur lit infestant la belette en décomposition, m’ont déclaré avoir la flemme. Faut dire qu’ils venaient de prendre leur petit déjeuner et avaient donc fourni l’intégralité de leur effort journalier. Ils ont donc préféré décliner l’invitation pour continuer leur fossilisation.

Me voici donc en direction de la pistache, embarquant dans mon paquetage mes deux lardonnes en bikinis fluo et une copine de la grande, histoire de me donner une chance d’avoir une paix relative.

Entre meufs donc. A nous les confidences, les ricaneries et la complicité mère-filles.

Sauf que là, je suis plutôt en mode porteur à Calcutta, avec d’un côté un sac à dos contenant coloriages, crayons, jeux de société plein de promesses pour jeunes fous de 3 à 99 ans, portefeuille, bouquin que je sais avoir emmené pour rien, et dernier Gala; de l’autre un sac en toile avec serviettes, crème solaire, brassards et jouets d’eau; et enfin glacière qui pèse 3 tonnes et fait des bleus aux tibias. Ainsi chargée comme un âne, j’avance à deux à l’heure sous une température caniculaire. Mes deux cuissots collent plus que jamais et font chplok chplok, me rappelant, comme si c’était nécessaire, mes kilos en trop concentrés dans mes poteaux.

Arrivées devant l’entrée de la piscine, c’est le choc. Je réalise qu’en ce jour de grande chaleur, je ne suis pas la seule à avoir eu cette idée brillante d’aller se tremper le cul dans un bassin d’eau fraîche… Une queue d’une trentaine d’individus aussi malins que moi me laisse d’ailleurs présager que l’attente va être longue, juste de quoi permettre à tous mes sacs de s’incruster dans ma chair et de me scier l’épaule.

On attend gentiment notre tour pour payer au guichet quand la copine de ma fille, petite garce en combishort qui sent si fort le fruit des bois qu’elle a dû être nourrie au bib de gel douche Yves Rocher, me lance gratuitement : “Je la connais cette piscine ! j’y suis déjà allée avec Lili et sa mère. Sa mère, elle, elle a de trop beaux yeux bleus”.
Elle appuie bien sur le “elle”, la pré-ado qui pue la myrtille de synthèse, comme si mes yeux de cochon et moi, on n’avait pas compris qu’on était aux yeux bleus ce que la terrine Marque repère est au foie gras Labeyrie. Heureusement, je suis blasée depuis la grande section de cette minable insulte, je ne relève donc même pas, notant toutefois dans un coin de ma tête de la couler une fois dans le grand bain pour me venger. Je ne suis pas rancunière. J’ai de la mémoire, ça n’a rien à voir.

Les gens autour de nous, qui ont toujours les oreilles qui traînent dans ces cas-là, me dévisagent pas du tout discrètement, pour vérifier que la sale gamine a raison et que mes yeux sont aussi banals que l’affirme cette mini représentante en savonnettes.

C’est ce moment que choisit ma petite pour tendre son index vers moi et crier : “mamannnn… Ma verrue, elle me gratte. Elle va bientôt tomber je crois…”. L’annonce provoque illico le recul de nos chers voisins de queue, dont le dégoût et la prudence semblent d’un coup plus forts que la curiosité. Comme si la verrue allait leur sauter à la gueule. Bien joué ma fille.

Une fois installées sur nos serviettes, je n’ai bien sûr qu’une envie : bronzer et feuilleter mon magazine de pouffiasse tranquillou.
Mais nan! Dans la vraie vie, il faut aller surveiller la petite barboter des heures durant, jusqu’à ce que lèvres bleues s’en suivent.

Je mets d’ailleurs moi-même 2 heures à entrer dans l’eau glacée à 27 degrés, grognant contre tous les mouflets alentours qui m’éclaboussent, ces sales petits égoïstes. Ce n’est qu’au prix d’efforts intenses et d’un mental d’acier me faisant gagner centimètre par centimètre mon combat contre ce cocktail de chlore et d’urines que j’immerge enfin mes épaules dans l’eau…

Mais c’est le moment que choisit mon lardon pour ressentir une furieuse envie d’aller aux toilettes.C’est bien ma veine. Trois plombes pour entrer dans l’eau dans d’atroces souffrances, tout ça pour en ressortir et passer à nouveau des heures dans des chiottes glissantes parce que, bingo, l’enfant a décidé de faire la grosse commission. C’est quand je dois torcher ses fesses mouillées avec un PQ bas de gamme épais comme une feuille à rouler qui colle et qui m’oblige à en laisser la moitié dans la raie pour m’éviter de jouer la spéléologue, le tout en me mangeant les brassards dans la tronche, que j’envie Miamor à son bureau. Et c’est quand ensuite je galère à essayer de lui remettre le maillot de bain qui semble avoir, comme par magie, rétrécit de 4 tailles le temps du popo, que je le déteste en l’imaginant se bidonner près de la machine à café. Pourquoi donc j’ai pris ma journée ?!

Ce n’est qu’une fois de retour dans le bassin que je me rappelle que j’ai un sac, que dis-je, 3 sacs sans surveillance. Je décide donc de jeter un oeil toutes les 30 secondes sur les serviettes, mon eldorado, pour vérifier qu’on ne me vole ni mon portefeuille ni pire, mon gala, tandis que je me fais défoncer les nibards par des pieds pointure 25.

Ce délicieux moment de bien-être est malheureusement interrompu par les deux grandes dadettes qui viennent me montrer la choré aquatique sur laquelle elles bossent depuis que nous sommes arrivées, sorte de mouvements non simultanés de noyade euh… pardon, de roulades approximatives, cheveux dans la face et nez qui dégoulinent, clôturée par une somptueuse pyramide humaine à deux et un magnifique coup de boule imprévu en bouquet final.

J’applaudis. Je m’émerveille devant ce talent, surprise qu’il soit si développé alors qu’elles n’ont jamais fait de natation synchronisée. Puis je leur dis que la petite et moi allons bientôt… Bloup… Sous l’eau, les gamines. Rien à foutre de ce que je leur raconte, elles sont déjà reparties en mode Sauvez Willy à l’autre bout du plan d’eau.

Okay… Je préviens donc la petite, qui est désormais la seule à pouvoir entendre sa mère, car la seule à ne pas être en mesure de faire de sous l’eau à cause de ses deux brassards, qu’on va bientôt sortir pour se réchauffer un peu.

Mais entendre ne veut pas dire écouter. Elle veut rester dans l’eau, la gosse. Et elle chouine. Fort. Trois options se dessinent alors dans ma tête :
1/ je l’arrache de l’eau, elle hurle encore plus fort, me pourrit ma séance potins sur ma serviette et me fait repérer comme mère pourrave par tous les nageurs alentours
2/ Je la fais sortir de l’eau en douceur en lui faisant miroiter une folle partie de memory et des batailles endiablées qui vont durer des heures mais qui finiront immanquablement dans les larmes parce que j’aurai gagné deux plis d’affilé, et me fait repérer comme mère pourrave par tous les nageurs alentours …
3/ Je cède.

C’est vite vu : Option 3.
Je réussis tout de même à trouver un maigre compromis, en m’asseyant au bord de l’eau avec une pose de pin-up, face au soleil et cheveux au vent. Surveiller et bronzer. Etre mère et être femme. Sécurité et élégance. J’ai finalement bien fait de venir… Ainsi bercée par les clapotis de l’eau et les rires lointains, je savoure…

Mais c’est sans compter sur mon vieux maillot, celui que j’ai acheté à Monop quand ça s’appelait encore Prisunic et qui me donne un semblant de poitrine sans pour autant m’empêcher de nager (ce qui n’est pas le cas de mon nouveau maillot push-up avec lequel j’ai l’impression d’avoir deux seaux coincés sous les boobs qui se remplissent de flotte à chaque brasse).
Ce bon vieux deux pièces donc, se fait quand même vraiment vieux… A chaque remou, l’élastique de la culotte semble de plus en plus large permettant à mon slip de se faire gentiment la malle, et laissant apparaître le haut de mon maillot mal épilé et le plus blanc que blanc de mon bas ventre.

Un nouveau dilemme se présente donc à moi : cesser de rentrer le ventre et occuper ainsi tout l’espace du maillot qui, de fait, ne se barre plus mais fait ressortir ma brioche… Ou rentrer le ventre mais montrer au monde entier la base de mon intimité velue.

Mais je suis brusquement coupée dans ma réflexion philosophique par un ballon pokemon qui atterrit en plein dans ma gueule. Trêve de tergiversation, je retourne dans l’eau avec la mouflette, de toute façon, je ne bronze pas et je n’arrive plus à respirer à force de rentrer le ventre. Et puis… soyons honnête, le cul qui trempe dans 3 cl d’eau où tout le monde marche, y a pas mieux pour se choper une mycose.

Et là, alors que je jette un rapide coup d’oeil à ma glacière, qui vois-je non loin de là ? Je vous le donne en mille. Sabrina. Sabrina, ma nouvelle voisine. Elle se pavane avec son grand chapeau de paille, son maillot dernier cri qui la moule à la perfection, son petit paréo qui flotte au vent laissant apparaître ses cuisses fermes et dorées…

Je n’ai aucune envie de la croiser, car je ne voudrais surtout pas que Miamor commence à l’imaginer en maillot, ça pourrait lui donner des envies de nous accompagner à la piscine la prochaine fois…
Merde. La tuile. Elle s’approche de moi… Je sors de l’eau en tenant mon maillot et m’assois à nouveau sur le bord en regardant ailleurs, en mode “moi aussi j’ai la classe mais seulement quand j’arrête de respirer”. Elle m’a vu, c’est certain. Ne pas croiser son regard…

Raté.Tout sourire, elle se plante devant moi, me salue chaleureusement et commence à bavarder, sans même demander des nouvelles de Miamor.
Elle n’est pas si désagréable finalement. Sois open Micheline! Je reste tout de même les fesses dans mon pédiluve histoire de marquer un peu de distance.
On discute deux minutes, de la pluie, du beau temps, des cuisses qui collent. Nan, je déconne. Mais je suis quand même à deux doigts de lui demander sa recette de fondant tellement on sympathise. Et c’est là qu’elle gâche tout. Elle pousse un petit cri horrifié en pointant un truc dans l’eau juste à côté de moi, un objet flottant non identifié qui s’approche dangereusement de ma cuisse gauche. Elle l’a identifié, elle, et se recule d’un air dégoûté… Le temps que je comprenne, il est presque trop tard, je suis à quelques centimètres d’un étron spongieux. Je me lève d’un bond en hurlant à mon tour, oubliant au passage mon bide, mon élastique et ma gosse.

C’est à ce moment-là que Sabrina est partie rejoindre ses copines en rigolant, sans doute à mes dépens. Haha, trop drôle la voisine blanche comme un cul a failli retrouver une crotte imbibée dans son ancienne culotte de grossesse ! Haha.

Quand elle est partie et qu’elle m’a saluée de loin, j’étais en train d’essayer de ramasser le-dit morceau avec la perche du maître nageur, version pêche au canard.

Micheline. La classe partout, et en toutes circonstances.

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